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VALÉRIEDELAUNIÈRE

 

 


Toucher les nuages ...

par Hugues Morin

 

Je voudrais crier, mais l’énergie et l’air me manquent. J’ai des larmes aux yeux. Je n’ai absolument aucune base de comparaison en ce qui concerne ce qui me passe par la tête et le corps à ce moment, c’est vous dire comment je me sens !

Je réalise alors qu’à cet instant précis, je suis l’être humain le plus haut perché sur la terre dans un rayon d’un peu plus de 50 kilomètres. L’idée donne des frissons... Je touche les nuages…

*

Tout cela a commencé par hasard. J’avais certains plans pour la journée, mais dès le début de la matinée, il y a eu des changements. Par contre, le ciel était d’un superbe bleu et pratiquement sans nuages au-dessus de Quito, capitale de l’Équateur. J’ai donc été tenté de retourner par el teleferiqo à 4050 mètres d’altitude pour prendre des photos des sommets enneigés des plus hauts volcans des Andes, chose que je n’ai pas pu faire lors de mon premier passage quelques jours auparavant compte tenu des nuages lourds dans le ciel.

Bien entendu, le temps de m’organiser, de prendre un bus, de marcher pour atteindre la plate-forme de départ à 3200 mètres, de faire la file pour les billets, puis la file pour monter dans les cabines, puis le trajet en téléphérique, une heure et quelque a passé… et les nuages ont remplis le ciel! J’ai pu apercevoir un peu le sommet du Cotopaxi en montant en téléphérique, mais une fois en haut, nada, tout camouflé dans les nuages. Ces choses-là se produisent toujours ici… En ville, on dit que Quito est une femme, qui change d’humeur vingt fois par jour sans préavis :)

Je flâne donc en haut, admirant tout de même la vue de Quito, et remarque que je ne ressens aucun étourdissement ; on dirait que mon système s’est habitué à l’altitude.

Je décide donc de prendre le sentier pour monter au mirador à 4100 mètres où je suis allé la dernière fois. De là, je remarque quelques personnes hors piste un peu plus loin, de l’autre côté de la barrière marquée « passage interdit ». Bien entendu, les gens du parc ne sont pas responsables de toute la montagne… mais je vois bien que cette douzaine de personnes (fort probablement des équatoriens) sont sur un sentier. J’hésite, je suis Nord-Américain, après tout, et habitué aux règles… mais je suis aussi Français, alors je suis également habitué à tordre une règle ou deux selon les circonstances. :)

Une parenthèse ici : il existe un sentier qui part de Quito, monte vers Cruz Loma (le sommet où est maintenant la plate-forme de 4050 mètres du téléphérique) et le sommet du Rucu Pichincha (à 4627 mètres d’altitude, à son pic rocheux le plus haut). Il est très fortement déconseillé de gravir le Rucu par ce sentier pour des raisons de sécurité, les vols et agressions de touristes et locaux par des gangs de rues sont abondants. Ainsi, jamais je n’ai envisagé l’ascension du Rucu. Fin de la parenthèse.

Le sentier qu’ont emprunté ces gens monte sur une petite butte qui surplombe l’endroit où je me trouve par environ 100 mètres. Comme aucun gardien ne semble prêter attention à ce qu’ils font, ni à moi, je passe la clôture et prend le même sentier.

Je les rattrape au bout d’une dizaine de minutes, puisqu’il faut aller lentement, l’air semble rare et la pente est abrupte. Je les passe un par un, pour me retrouver au « sommet » en même temps que les premiers à y arriver. De là, je dirige mon regard en arrière et vois déjà une bonne différence d’altitude entre la plate-forme du téléphérique et notre point de vue. De l’autre cote, le sentier continue… et monte vers le Rucu…

Autre parenthèse : il faisait un ciel superbe à Quito lors de mon départ. J’avais donc chaud en T-shirt mais j’avais tout de même apporté un chandail à manches longues, sans plus. Aussi, n’ayant pas prévu une ascension, l’ayant improvise en voyant les autres sur le sentier, je n’ai même pas de nourriture, ni de bouteille d’eau. Fin de la seconde parenthèse.

Je me trouve donc, à 4200 mètres au-dessus du niveau de la mer et le vent commence à se faire plus insistant et plus froid. Je n’ai ni eau ni nourriture, mais le sentier devant moi est tentant. Je pourrais redescendre à 4050 mètres pour du ravitaillement, mais l’idée de redescendre m’effleure à peine l’esprit : si je rebrousse chemin, je sais que je ne reviendrai pas, le 100 mètres de gain d’altitude supplémentaire a déjà été un bon exercice pour mon cœur et mes poumons.

Je réfléchis un instant, puis me dit que le prochain point sur le sentier n’est pas si haut, ni si loin, et que je peux au moins voir où il me mènera. Après tout, je ne suis pas si loin de la plate-forme et je peux redescendre si je ne me sens pas bien ou si j’ai trop froid.

Ainsi, d’un petit sommet à un autre (le sentier valse, vous grimpez, puis descendez un peu entre deux pointes, puis remontez plus haut que la pointe précédente pour atteindre la suivante), je monte lentement, laissant les autres de plus en plus loin derrière moi.

Le sentier offre des vues absolument incroyables. Le volcan Pichincha, lors d’éruptions passées, a laissé des traînées de lave qui ont formé des coulées profondes entre ses sommets et les flans. Les perspectives sont impressionnantes.

À chaque sommet supplémentaire atteint, je fais une petite pause pour évaluer la situation. Je regarde derrière moi : la plate-forme devient de plus en plus petite et éloignée. Je tente d’estimer mon altitude, je prends mon pouls, calcule le nombre de respirations que je prends par minute… puis je continue vers un autre pic. Un à la fois, sans savoir jusqu’où j’irai, sans même penser atteindre le Rucu, qui trône loin devant, et toujours si haut ! À un moment, j’estime avoir passé la barre des 4300 mètres d’altitude.

Il s’écoule une heure dix minutes entre le moment où je quitte le parc officiel à 4100 mètres et le moment où je décide que je ne peux pas aller plus loin. Je respire à un rythme de 60 inspirations/expirations complètes par minute et mon cœur bat à 168 pulsations par minute. J’ai l’impression que l’air rare et froid passe comme de la vitre dans mes poumons.

Mais je peux voir un des bords du cratère du Rucu Pichincha. La seule chose qui se dresse entre moi et ce cratère, c’est le « sommet » du Rucu, une gigantesque pointe rocheuse de plus de 25 mètres de haut, qu’il est impensable de gravir, sans tout le sérieux équipement d’escalade requis pour ce genre d’entreprise. J’ai donc atteint le point le plus élevé du Rucu Pinchincha accessible à pied sans câble, clips, crampons et autre.

Bref, je me trouve - à quelques mètres près - à 4600 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Une partie des sentiments très forts qui m’habitent est peut-être due au fait qu’à cette altitude, mon système peut compter sur seulement 70% du niveau d’oxygène normalement disponible au niveau de la mer. Le cœur et les poumons doivent compenser, mon sang doit produire plus de globules rouges ! Par comparaison, le niveau d’oxygène disponible à 4100 m est de 79%. Ça descend vite à cette altitude !

Un regard en arrière me confirme que j’ai grimpé haut ; la plate-forme de 4050 mètres est minuscule en bas… et Quito est incroyablement loin, avec ses 2850 mètres d’altitude. Je ne peux même pas distinguer les édifices de la ville. Un regard vers le sud, et je peux voir avec étonnement le sommet du volcan Atacazo, un peu en contrebas, à 4463 mètres d’altitude. La vue de ce sommet plus bas que moi donne le vertige. Les émotions sont difficiles à contrôler…

Et c’est pourquoi je voudrais crier, mais que l’énergie et l’air me manquent. C’est pour ça que j’ai les larmes aux yeux. Et c’est à cet instant que je réalise que je suis l’être humain le plus haut perché sur terre dans un rayon d’un peu plus de 50 kilomètres.

Je touche les nuages…

*

Et en réalité, je fais même mieux que ça ; je vois plusieurs groupes nuageux qui sont en contrebas, du côté de Lloa et du Mont Ungui. Enfin, j’aperçois un avion qui vient de décoller de l’aeorpuerto Mariscal Sucre, et qui monte et monte… il doit être à environ 3500 mètres et il est si bas, et en même temps si haut au-dessus de la ville, que c’est difficile à assimiler comme vision. Ça a l’air irréel.

Je prends le temps d’admirer la vue, de profiter du moment, de prendre quelques photos, et après une dizaine de minutes à toucher les nuages, j’entame ma descente.

Ça me prendra un peu moins de temps pour rejoindre la plate-forme. Je croiserai quelques rares personnes qui tentent aussi de monter vers le Rucu, sans savoir s’ils vont s’y rendre. Il y a un groupe de cinq qui a l’air fort déterminé, suivi de trois jeunes filles qui s’arrêteront aux alentours de 4300 mètres (je les prendrai alors en photo, de loin, leurs silhouettes se dessinant contre l’horizon).

De retour à 4050 mètres, je me restaure et me réhydrate un brin, me repose, et joue à cache-cache avec le Cotopaxi, qui se camoufle toujours derrière les nuages, tentant d’éviter une photo qui le révèle entier.

Enfin, après avoir passé un peu plus de quatre heures à plus de 4000 mètres d’altitude, je rentre à Quito.

Je suis fatigué, mais aussi euphorique. Je le réalise à peine encore, mais aujourd’hui, j’ai vaincu le Rucu Pichincha, qui devient le point le plus haut ou j’ai mis les pieds sur cette planète.

***

Quito, Équateur, 25 août 2005.

Copyright Hugues Morin 2005

 

 

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