agence artistique
VALÉRIEDELAUNIÈRE
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Quelques heures à Houston, Texas
George Bush Intercontinental Airport. Welcome to the United States of
America. Je viens de descendre de l’avion de
la Continental Airline qui a decollée de Quito a 7h ce matin. Nous avons
une heure trente de retard due à une escale à Guayaquil, imprevue au programme
de vol. L’avion était trop lourd pour décoller de cette altitude et a
du sacrifier du carburant et refaire le plein sur la côte, au niveau de
la mer, pour pouvoir se rendre à Houston. Je suis en transit, attendant
un autre vol, vers Vancouver, en début de soirée. Je dois d’abord passer les douanes
américaines et la file est longue, car plusieurs vols transitent par Houston.
Des dizaines, des centaines et des milliers de voyageurs passent quelques
minutes ou quelques heures ici. La file progresse lentement. Je sens
une pression sur mon sac à dos et fait un pas de coté. L’homme derrière
moi s’excuse d’un sourire insécure, je lui souris en retour. C’est Fausto Rodriguez. Il est originaire
de Quito, porte assez bien ses 62 ans et a le regard nerveux de celui
qui ne voyage pas souvent. L’omnipresence de l’anglais le déroute aussi
visiblement; il ne parle qu’espagnol. Pour moi aussi la langue demandera
une adaptation apres trois mois en Equateur. Fausto prendra plus tard
un vol vers Calgary, Alberta pour ensuite se rendre à Holden, Colombie
Britannique où habite sa fille. Nous avançons encore un peu, on vérifie
que j’ai correctement rempli les papiers d’immigration et de douanes et
on m’indique le guichet 16. Fausto s’est trompé de file, celle-ci est
réservée aux detenteurs d’un passeport canadien. Une agente lui indique,
en espagnol, la bonne file. Il aura quelques problèmes à passer la douane
mais aura oublié son angoisse deux jours plus tard, alors que pour la
premiere fois, il prendra dans ses bras ses trois petits enfants. Après mon passage aux douanes, je dois
récupérer mon bagage, que je devrai ensuite ré-enregistrer – une particularité
de l’aéroport de Houston, on dirait. Le tourniquet est déjà rempli de
bagages lorsque j’y arrive et je cherche un chariot du regard. J’en repère
un, m’en empare et une jeune fille fait de même. Nos regards se croisent,
je souris et lui laisse le chariot en en apercevant un autre juste derriere
elle. Elle s’appelle Jessica Chiang et a treize ans. Elle ramasse son sac à dos. Elle revient de deux semaines de voyage au Pérou par un vol Lima-Quito-Houston, en compagnie de dix autres élèves de son école. Ce qui l’inquiète le plus, c’est la réaction de ses parents lorsqu’ils verront le piercing qu’elle s’est fait faire à une narine pendant son sejour au Pérou. Elle craint surtout la réaction de son père, qu’elle voit toujous comme un vieux chinois rétro, alors qu’elle estime pouvoir amadouer sa mère, une fois passé l’effet de surprise initial. Alors qu’elle se dirige vers le comptoir d’enregistrement de son bagage pour sa correspondance vers San-Francisco, Jessica ne se doute pas qu’elle se trompe. Sa mère lui piquera une veritable crise alors que son vieux chinois de père admirera silencieusement l’audace de la fillette. Je pousse mon chariot vers le comptoir
également, pour enregistrer mon bagage pour Vancouver. Un lecteur optique
fait le travail de répartition à partir des étiquettes à code barre sur
les bagages. Je dépose mon sac de cabine et mes effets personnels dans
un plat de plastique qu’un agent passe au détecteur alors que je traverse
un autre type de détecteur moi-même. L’agent me souhaite une bonne journée,
je ne semble donc rien trimballer de suspect. L’agent Brian Clark, 42 ans, est dans
le metier depuis plus de 10 ans. Aujourd’hui, Brian n’est pas dans son
assiette. Il est nerveux et le restera pendant encore quelques heures.
Sa nervosité tombera finalement avec les nouvelles de 18h ce soir-là,
qu’il écoutera attentivement du salon de son bachelor du downtown Houston.
Il retrouvera sa tranquilité d’esprit alors qu’aux nouvelles, on ne parlera
pas du vol Houston-Détroit de 13h15. Car Brian a eu un doute lors du passage
d’un sac de cabine au détecteur. Trop léger pour arrêter le sac et demander
qu’on l’ouvre, sur le coup, mais un doute qui a grandi après coup, une
fois qu’il était trop tard. Il y a des journées comme ca, lors desquelles
les doutes étaient plus forts, depuis deux-trois ans. Une fois rendu dans le terminal, je
me dis qu’un petit lunch me ferait oublier cette drôle de fatigue due
au vol et me redonnerait de l’énergie. Le terminal est rempli de blancs
et de filles aux cheveux blonds. Je devrai m’habituer à ça aussi. Des
petites voitures électriques traversent les couloirs avec leur conducteur
lançant des « Excuse the cart
please » à tous les 5 mètres. Je repère un Starbucks avec plaisir.
Je n’ai pas dégusté de latte digne de ce nom depuis trois mois. Je jette un œil intéressé aux pâtisseries,
espérant y trouver un pumpkin scone, en vain. Je me contenterai d’un espresso
brownie avec mon grande latte. La jeune partner qui
me sert porte un badge au nom de Manawi. Manawi est une petite mais jolie
jeune femme avec un sourire radieux. Nul ne pourrait se douter que malgré
ce sourire si naturel, elle vit une journée triste et remplie de questionnements.
Son copain l’a quittée deux jours plus tôt – elle le sentait venir mais
n’osait se l’avouer. Elle se remet donc en question et envisage de démenager
à Fort Worth, plus au nord, où des amis l’ont invité à les rejoindre. Je déguste mon latte et mon
brownie. Manawi sert quelques clients, toujours en souriant. Elle ne déménagera
pas au nord finalement, car trois jours après mon passage à Houston, elle
servira un client de retour d’un sejour de 6 mois au Costa Rica. Il tombera
amoureux de ce sourire, et s’avèrera être l’amour de sa vie, rien de moins.
Manawi ne perdra jamais ce beau sourire naturel. Ayant terminé mon snack, je ramasse
mes affaires et me dirige vers la poubelle pour y déposer ma tasse vide.
Une jeune femme prend place à la table que j’ai libérée avec un thé et
une salade de fruits. Elle porte l’uniforme de la Continental Airline;
c’est une agente de bord et elle se nomme Melissa. Elle vient de terminer
son service sur un vol Mexico-Houston et elle a quelques heures de congé
avant un nouveau quart sur le vol Houston-San Francisco que prendra Jessica
Chiang et ses copains d’ecole. Contrairement à Jessica, par contre, Melissa ne prendra jamais ce vol vers la côte ouest. Car une heure après son thé du Starbucks de l’aéroport, elle apprendra la mort de son père et prendra un vol vers Boston et quelques jours de congé avec sa famille. En quittant le Starbucks, je repère
un kiosque de revues et livres. J’ai terminé mon livre dans l’avion en
provenance de Quito et me dis qu’un peu de lecture pour mon autre vol
serait parfait. Après dix minutes de flânage dans les rayons, j’aperçois
le dernier numéro de la revue de cinéma Premiere. Kirsten Dunst en fait
la couverture, ce qui me rappelle une discussion virtuelle avec quelques
copains à propos de son visage, sa beauté, des goûts et des couleurs…
Je regarde le sommaire du magazine alors qu’un homme qui me dépasse d’une
bonne tête et qui fait le double de mon poids prends un autre exemplaire
du même magazine. Je me dirige ensuite vers la caisse avec cette revue
qui fera une lecture parfaitement relaxante. Je paye mon achat, l’autre
gars me suivant à la caisse avec son exemplaire. Il s’appelle Nick Charles. Il a 26
ans et habite Seattle. En ce 3 août, il vit la journée la plus déchirante
de sa vie – ou du moins, c’est ainsi qu’il le ressent. Nick vit avec sa
copine Evelyn Perez depuis deux ans et en est toujours follement amoureux.
Elle est d’origine brésilienne et Nick a toujours voulu aller visiter
le pays d’origine de son amie. Profitant d’un séjour de 6 mois d’Evelyn
à New York qui les aurait séparé pour un temps de toute maniere, Nick
a décidé de réaliser son projet et transite donc par Houston et Guatemala
City en route vers Brasilia. Ils ne sont pas encore séparés, mais il s’ennuie
déjà d’elle, ressentant la douleur et la solitude prospectivement. Je me dirige vers les sièges du couloir
du terminal C d’où partira mon prochain vol. Dans les hauts-parleurs de
l’aéroport, on demande à tous les voyageurs de surveiller constamment
leur effets personnels et de respecter les consignes de sécurité. On mentionne
également que toute blague relative à la sécurité peut mener à une arrestation. En face des sieges, il y a un kiosque
de cirage de chaussures affichant un tarif de 5$ US. Je note que c’est
environ 10 fois le tarif des petits cireurs de Quito et Riobamba. À ce moment, Quito me semble si loin,
mais pourtant si proche… J’y étais encore le matin même, avec mon amie
Suzie. Je consulte ma montre. Suzie est arrivée à Miami d’où elle doit
prendre une correspondance vers Montréal. À Miami, elle aura la surprise de découvrir
un Starbucks. Elle succombera également à la tentation d’un vanille
latte qu’elle accompagnera d’un pumpkin scone en pensant m’en parler plus tard. Ce faisant, elle consultera sa montre
et se dira que je suis en transit à Houston à ce moment-là. Suzie ne le
sait pas encore, mais American Airline égarera ses bagages lors du vol
vers Montréal, les mettant sur le mauvais avion. Je me lève de mon siège, remarque une
poubelle dans un coin et y jette ma boite de tic-tac vide. Un agent de
sécurité se tient sur ce coin et me salue d’un sourire. Je lui rends son
sourire et retourne m’asseoir. L’agent George Forbes Jonhson habite
Houston depuis toujours et est à trois jours de la retraite. Une retraite
qu’il a commencé à espérer environ deux ans avant ce jour. Étrangement,
toutefois, il ne semble plus si enthousiaste alors que sa dernière journée
approche réellement. Il a un peu l’impression que personne ne remarquera
son absence, ce qui lui donne un sentiment d’inutilité injustifiée mais
neanmoins présent. Heureusement pour George, lors de son retour du travail
après cette dernière journée, pendant la petite fête de famille organisée
pour l’occasion, il assistera aux tous premiers pas de son petit-fils
John, son huitieme petit enfant. Il oubliera tout sentiment d’inutilité
alors. Assis dans le couloir du terminal C,
je résiste à la tentation de lire ma revue, j’ai encore deux heures d’attente
avant mon vol vers le Canada. Un couple s’installe à ma droite et dépose
une toute petite cage sur le banc à côté de moi. L’homme qui est à ma
gauche regarde la cage en souriant. Il est grand et plutôt maigre et ne
lâche pas son cellulaire d’une seconde. Il s’appelle Patrick Jean-Baptiste
et est originaire d’Ottawa d’un père de Port-au-Prince et d’une mère de
Kingston. Il revient de voyage et attend son vol de retour vers Lafayette,
en Louisianne, ou il habite depuis dix ans. Il agite son cellulaire et
je réalise qu’il a pris une photo numérique du chaton dans la cage à ma
droite. C’est une exception à son habitude. Car le passe-tems préféré
de Patrick Jean-Baptiste est de prendre des jolies filles en photo avec
son cellulaire. Une facon originale et agréable de tuer quelques heures
entre deux vols. Le chaton, qui est une chatte, s’appelle
Hermione. C’est une petite calico de trois mois, qui est terrorisée par
ce nouvel environnement bruyant et inconnu. Elle subira bientôt trois
heures d’un vol Houston-Chicago mais oubliera cette mauvaise expérience
en moins de trois jours par la suite, ce qui est assez pratique, d’un
certain point de vue. D’un autre par contre, elle sera tout aussi terrorisée
par le vol de retour trois semaines plus tard. Les hauts parleurs annoncent un changement de porte d’embarquement. J’y porte à peine attention, c’est au moins la dizième annonce du genre depuis mon arrivée. La mention de Vancouver attire toutefois mon attention et j’écoute plus attentivement lorsque la voix répete le message. Il s’agit bien de mon vol, qui partira de la porte E-20 au lieu de la C-41 qui est indiquée sur ma carte d’embarquement. Je me leve donc et suit les indications
du terminal E. Trois bonnes minutes de marche et 5 tapis roulants plus
tard, je repère enfin la porte E-20 qui affiche bien le vol 1904 en direction
de Vancouver. Je pense à mon amie Karina qui est
censée m’accueillir en fin de soirée. Elle est à cet instant au Starbucks
de la 10e avenue ouest, près du campus de UBC. Elle et sa collègue
sont sur le point de fermer. Karina sert un latte au dernier client
et débute les tâches de nettoyage par le présentoir à pâtisserie. Elle
met de côté les invendus pour l’organisme de charité, notant au passage
un pumpkin scone, fait rare vu la popularité de cet item. En quittant
le café vingt minutes plus tard, Karina consulte son agenda dans lequel
elle a noté mon numero de vol et l’heure de mon arrivée prévue. Je m’installe devant un écran diffusant CNN où l’on parle de la convention démocrate ayant couronné John Kerry comme candidat à la présidence des Etats-Unis. Le terminal E semble dédié aux vols vers l’ouest; Seattle, Vancouver, Los-Angeles, San-Francisco, Orange County… Une coïncidence, peut-être. Une famille avec un incroyable lot
de bagages s’installe près de moi. Parents dans la cinquantaine avec deux
filles dans la vingtaine, habillées de manière incroyablement sexy, mais
sans être d’une beauté particulière. Deux morceaux de hamacs colorés dépassent
de leur valises. En les regardant gérer leurs bagages, je ne peux m’empecher
de remarquer la jeune femme qui s’installe près de la porte E-22. Elle
est d’une beauté saisissante et, malgré ses cheveux blonds, je me souviens
très bien de la dernière fois que je l’ai rencontrée – à Vancouver justement.
Elle avait les cheveux noirs alors. Elle s’appelle Scarlett et elle est
actrice. Elle est à Houston depuis trois semaines, en entrainement de
pré-tournage pour le film Mission Impossible 3. Elle prend ce soir un
vol vers Los Angeles où elle doit participer le lendemain à une petite
cérémonie en l’honneur de Bill Murray. On appelle les passagers de première
classe de nos vols presque simultanement. Je devrai patienter encore un
temps, je vole en classe régulière, bien entendu. Scarlett passe la porte
d’embarquement E-22 et je me demande si elle aussi a acheté le Premiere
magazine. Ça aurait fait un bon point de départ de conversation si nous
avions pris le même avion. Je reporte mon attention sur CNN. Un
homme, une femme et une fillette passent entre les sièges devant moi.
La fillette est boudeuse et tire sans ménagement une version enfant d’une
valise à roulettes à l’effigie de Barbie. La valise heurte mon genou droit, sans grand mal. La mère s’excuse et
jette un regard réprobateur à la fillette qui gromelle quelque chose d’inintelligible
à mon endroit puis s’éloigne. Elle n’a que dix ans et s’appelle Anna Louisa Aguirre. Elle va embarquer en première classe vers Vancouver pour son premier vol international. Si elle boude malgré tout, c’est que sa mère a refusé de lui acheter le livre sur Shrek 2 qu’elle a vu au kiosque à journaux où Nick et moi avons acheté notre magazine. On appelle enfin les passagers de classe
régulière pour Vancouver. Je me lève et m’installe dans la file d’attente.
Une jeune femme s’approche du comptoir et s’informe à la préposée d’un
changement de porte d’embarquement. Je comprends qu’elle devait partir
de E-20 mais vers New York (Au diable ma théorie sur le terminal E et
les vols vers l’ouest). La préposée lui indique que son vol a été retardé
de vingt minutes et partira de la porte C-45. La jeune femme s’éloigne
du comptoir, regarde les affiches, hésite… nos regards se croisent. Elle
a de très longs cheveux noirs, attachés négligemment par une pince. Et
elle a de très jolis yeux, mais ils sont rougis par des pleurs récents.
Je lui souris et lui montre l’affiche indicant la direction du terminal
C. Elle me remercie et s’éloigne alors que j’avance un peu dans la file. La jeune femme aux jolis yeux s’appelle
Evelyn Perez. Elle a vingt-trois ans, est native du Brésil mais de parents
Équatoriens. Elle s’envole pour un séjour de 6 mois a New York. Et si
elle a récemment pleuré, c’est qu’elle a dû se séparer de son ami Nick,
qu’elle aime à la folie. Elle s’ennuie déjà alors qu’il est parti à peine
une heure plus tôt. Evelyn pleurerait beaucoup plus ce
soir si elle savait qu’elle ne reverrait jamas Nick. Et elle pleurera
beaucoup aussi lorsqu’elle le réalisera. Elle fera encore rougir ses jolis
yeux qui reflèteront souvent cette profonde tristesse. C’est à mon tour de présenter mon passeport
et ma carte d’embarquement. Les secteurs des départs dans les aéroports
sont la scène de beaucoup de pleurs et de déchirements. Je n’échappe pas
à cette constatation, ayant souvent pleuré près de portes d’embarquement.
Je réalise, au moment de parcourir le couloir me menant au Boeing 757,
que les secteurs des arrivées sont aussi souvent le théâtre de grandes
joies. J’espere ne pas échapper à cette règle non plus. Je monte dans l’appareil et m’installe dans le siège 16F près de la fenêtre. Dehors, de nombreuses lumières clignotent, créant des reflets jaunes, bleus, rouges, verts… Je vois un avion de American Airline atterrir sur ma gauche. Je ne le sais pas, mais il contient un grand sac à dos Arcterix qui aurait dû faire Miami-Montréal au lieu de se rendre à Houston ce jour-là. Suzie mettra trois jours avant de revoir ce sac à dos, qu’elle récupèrera heureusement. Je soupire, tentant de laisser Quito et l’Équateur derrier moi, en même temps que Houston, où je n’ai passé que quelques heures. Je pense à Vancouver. Après un an et demi, il est temps que
je rentre chez moi. * * *
Copyright Hugues Morin 2004 |